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Préparation-paiement CONTRE deus ex machina et facilités d’auteur.e

Écrit par Éléonore

10 mai 2020

Votre bêta-lectrice préférée vous a dit qu’une grosse coïncidence l’avait fait bondir ?
Ou votre texte a été annoté de commentaires tels que ceux-ci ?
« Ben voyons, leur copain arrive pile-poil au bon moment pour les sauver ! »
« Ils sont des centaines dans le concert et ils tombent nez à nez, mouais… »
« Ils sont en danger et trouvent justement une arme pour se défendre… »

D’ailleurs, vous avez plus ou moins conscience de forcer un peu le destin, car vous vous êtes senti.e obligé.e d’ajouter : « par chance » ou « par une incroyable coïncidence » ou « curieusement »…

Vous voyez ce que je veux dire ? 😉

Quand les lecteurs voient les ficelles et la main de l’auteur manipuler les événements, cela rend votre histoire beaucoup moins crédible.

Passe encore une fois (surtout au tout début de l’histoire) ou deux, mais plus, cela commence à faire beaucoup de « chances » et de « coïncidences ».

Bref, vous risquez de casser la confiance de votre lecteur ou pire qu’il laisse tomber la lecture de votre livre, dépité.

Pour évoquer un peu plus techniquement ce problème et la solution pour le résoudre, j’aimerais vous parler aujourd’hui de plusieurs notions tels que le « deus ex machina », le duo préparation-paiement et le « foreshadowing ». Eh oui, rien que ça !

Merci encore une fois à « la Dramaturgie » de Yves Lavandier pour ces éclaircissements.

Le « Deus ex machina » (ou dieu descendu à l’aide d’une machine) (ou DEM en abrégé) et les facilités d’auteur

Dans le théâtre antique, au dernier acte, on faisait apparaître grâce à une machinerie, une divinité pour sauver le héros d’une funeste fin. Ce qui, vu les croyances de l’époque, était tout à fait admis par le public.

Il désigne de nos jours un élément de l’histoire inattendu, voire inespéré, qui vient sauver à point nommé le protagoniste alors que tout semblait perdu, souvent dans le climax.
Le DEM rend souvent le protagoniste passif malgré sa réussite, rompt la suspension d’incrédulité* et surtout déçoit le lecteur.

Personnellement la fin du film « la Guerre des mondes » de Stephen Spielberg m’a laissé ce goût amer dans la bouche.

Le DEM est par contre toléré dans la première partie du récit et peut même devenir l’élément déclencheur (gagner au loto au début du récit n’est pas considéré comme un DEM par le lecteur de « la Liste de mes envies » de Grégoire Delacourt, mais seulement le point de départ extraordinaire de l’histoire). Par contre si votre héros doit 10 millions à des malfrats, qu’il lui reste 24 heures pour les payer sous peine de mort, qu’il joue une pièce au casino et gagne le jackpot… Vous voyez ce que je veux dire.

Par extension, on parle également de facilité scénaristique dans le reste du récit à chaque fois que la chance ou une coïncidence fait irruption au moment opportun dans l’histoire.

(Petite parenthèse : le DEM peut être complètement admis et avoir un effet humoristique dans certaines comédies loufoques, comme dans « Monty Python : la vie de Brian » où Brian est sauvé in extremis par un vaisseau alien alors qu’il saute du haut d’une tour et que l’histoire se déroule en l’an 0, en Galilée.)

 

Une solution pour éviter le Deus ex machina : la préparation-paiement

Pour qu’un élément, une information ou un événement ne paraisse pas tombé du ciel au bon endroit et au bon moment, le mieux est de l’introduire avant dans le cours de l’histoire. Ce peut être de manière insignifiante, décalée ou par petites touches subtiles. C’est alors ce qu’on appelle la phase de préparation.

Ainsi quand l’élément, l’information ou l’évènement devient décisif/significatif dans le récit, il ne parait pas avoir été mis là par la main de l’auteur. C’est la phase de paiement.

 

Préparation

Pour que cela fonctionne bien, il vaut mieux que :

*Le moment de l’introduction de l’élément soit le plus éloigné possible du moment du paiement. (Il faudra peut-être un petit rappel au moment du paiement quand même, surtout si l’élément est introduit en survol.)

*L’élément ait un rôle décalé. Il peut servir à la caractérisation des personnages ou à renforcer l’ambiance ou l’univers narratif, par exemple.

*L’élément n’ait pas un rôle très important à ce moment-là.

La préparation peut aussi être une fausse piste comme dans le film « Usual suspect » (si vous ne le connaissez pas, je vous laisse le regarder sans vous spoiler, mais ça vaut tellement le coup !) ou un avertissement comme dans les « Gremlins ». Quand le père offre un mogwaï, jolie petite créature inoffensive et craquante, à son fils et lui édicte les 3 règles à respecter absolument, le spectateur s’attend à ce que les règles ne soient pas respectées.

mogwai versus gremlin

 

Paiement

Le paiement est la scène où l’élément, le personnage, l’information c’est-à-dire l’objet de la préparation va donc jouer un rôle dans l’intrigue pour la faire progresser de manière logique et crédible.

*De ce fait la préparation ne peut avoir lieu en même temps que le paiement, car l’effet « préparation » s’annulerait.

*Si possible, l’objet doit être employé de manière différente et inattendue pour engendrer un effet de surprise.

*Le protagoniste doit être actif lors de cette phase. (Idéalement, le protagoniste doit être actif dans toute l’histoire 😉)

Nota : Le paiement est encore plus fort quand les émotions s’en mêlent comme à la fin du film « le Cercle de Poètes Disparus ». Attention spoiler : quand le professeur Keating, renvoyé injustement, récupère ses affaires sous le regard de ses étudiants. Un des garçons, pourtant très timide, monte alors sur sa table et clame pour le saluer « Ô Capitaine, mon Capitaine ». Quel frisson quand il est suivi par ses camarades ! Cette scène est un paiement génial.

préparation-paiement dans cercle des portes disparus

En parlant d’émotions : si vous voulez en savoir plus sur comment transmettre des émotions à votre lecteur, je vous invite à aller lire mes deux articles à ce sujet ici pour commencer et là pour des compléments 😎

Pour autant cette technique de préparation-paiement peut s’utiliser tout au long de l’histoire et pas seulement pour éviter un DEM. Grâce à elle, le lecteur a le sentiment de lire un récit qui a été bien construit, qui est donc maîtrisé, cohérent et crédible.

 

Pour aller plus loin :

Le foreshadowing

Le foreshadowing est une préparation, mais j’aime retenir cette technique pour un de ses possibles développements : quand les éléments forment un faisceau d’indices.

Cette technique prépare en général une future révélation.

Elle permet une bonne implication du lecteur qui sent ou pressent grâce aux indices que quelque chose va se passer, mais ne sait pas quoi et va donc essayer de deviner. Son intérêt est attisé, la tension est maintenue.

Cette technique peut permettre de donner plus de crédibilité à des événements fantastiques, par exemple. Elle prépare en quelque sorte le lecteur au basculement dans le fantastique.

L’exemple qui vient à l’esprit tout de suite est le film « Sixième Sens » de Night Shyamalan ou encore « Signes » du même réalisateur.

film sixième sens

C’est une technique qui demande beaucoup de subtilité et de maîtrise pour flirter tout au long du récit sans trop en dévoiler jusqu’à l’instant T. Mais ô combien satisfaisant quand il fonctionne parfaitement pour le lecteur ou le spectateur.

On peut également en trouver un bel exemple dans le film « Usual Suspect » ou dans « Fight Club ».

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui, j’espère que cet article vous aidera à l’avenir à éviter les « coïncidences » et les « coups de chance » dans vos histoires 😉

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4 Commentaires

  1. Éléonore

    Merci Claire !
    J’aime beaucoup l’image du gyrophare qui se déclenche dans la tête.
    Parce que c’est aussi un peu ce qu’ils finissent par déclencher selon moi dans la tête du lecteur 🙂

  2. Claire Diertl

    Encore un article très complet. Merci Éléonore.

     » D’ailleurs, vous avez plus ou moins conscience de forcer un peu le destin, car vous vous êtes senti.e obligé.e d’ajouter : « par chance » ou « par une incroyable coïncidence » ou « curieusement »…
    Vous voyez ce que je veux dire ? 😉 »

    Heu, non non, je ne vois absolument de quoi tu parles *sifflote*

    N’empêche, je sais qu’à chaque fois que j’aurais envie d’utiliser un « par chance » ou « par une incroyable coïncidence » ou « curieusement »… » un gyrophare se déclenchera maintenant dans ma tête!

  3. Éléonore

    Bonjour Marceline,
    Dans cet exemple, le deus ex machina ne peut pas être « préparé » (c’est un coup de chance), il faudra que l’auteur trouve une autre solution pour sauver son personnage. S’allier avec l’ennemi du malfrat ou trouver une autre monnaie d’échange que l’argent, par exemple. Une fois la solution choisie par l’auteur, il sera alors temps de se demander comment préparer au mieux ce dénouement.

  4. Marceline Bodier

    Merci Eléonore. Sur ce sujet, tu penses bien qu’on a très envie d’avoir des exemples vraiment concrets… et si tu ne peux pas en dire trop sur ceux que tu pourrais tirer de films célèbres (il se trouve que je n’ai pas vu tous ceux que tu cites, ou alors, je les ai oubliés), alors peut-être peux-tu en imaginer ? Par exemple, si tu reprends ton héros qui doit 10 millions à des malfrats, et qui gagne le jackpot contre toute attente : quel exemple de préparation pourrait-on imaginer ? De foreshadowing ? Merci si tu peux donner quelques pistes supplémentaires !

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