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La règle du fusil de Tchekhov est-elle encore valable ?

Écrit par Éléonore

21 juin 2020

Vous pensez que cet article se veut polémique ? Pas du tout. J’avais juste envie de prendre un peu de recul.

Examinons ce principe dramaturgique de plus près.

Mais d’abord, je tenais à préciser qu’Anton Tchekhov, l’auteur de cette règle, est un nouvelliste et dramaturge russe, mort en 1904.

Voici ce qu’il a écrit :
« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »

Précision importante : le fusil est un exemple, mais cette règle ne fait pas référence qu’à des objets. Votre « fusil » peut être une information, un personnage, un dialogue, une anecdote, une digression, un événement…

Voilà donc les deux principaux enseignements que j’en tire :

 

1) Tout élément que vous montrez doit être utile et servir un but.

Si l’on examine la première et dernière phrase, la règle dit : si vous n’utilisez pas le fusil, supprimez-le ! En d’autres termes : tout élément montré doit servir un but dans le récit.

Vous comprenez maintenant sûrement mieux pourquoi j’ai précisé qu’Anton était nouvelliste. Dans des récits courts, chaque mot est pesé, chaque détail est millimétré. Vous ne pouvez pas vous permettre de faire apparaitre des éléments inutiles.

Dans un roman, je pense que cet aspect de la règle doit être interprété de manière plus souple et plus large.

Donc pour savoir ce qui est vraiment utile dans votre histoire, je vous conseille de vous demander quels buts servent les informations que vous donnez dans cette anecdote sur votre héros ou ce dialogue ou ce personnage secondaire, etc.

Si les éléments que vous donnez :
🔸font avancer l’intrigue ou
🔸créent l’ambiance de votre scène, chapitre, roman ou
🔸caractérisent un personnage ou sa relation aux autres ou
🔸symbolisent le thème ou encore
🔸donnent du sens, de l’information (pour expliquer l’univers par exemple) autrement que par des pavés informatifs (cf. mon article sur l’infodump)
ils sont utiles et ne doivent donc PAS être supprimés !

Tchekhov-et-son-fusil

 

2) Le fusil de Tchekhov en tant que préparation-paiement

Le second enseignement que je tire de cette règle concerne la deuxième phrase :
« Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. »

Là, je retourne un peu le principe et j’en conclus que ce que l’on utilise dans l’acte III doit avoir été préparé dans l’acte I.

On retombe ici sur la notion de préparation-paiement chère à Yves Lavandier et que j’ai expliquée dans cet article.

Pour qu’un élément ne semble pas sorti du chapeau de l’auteur, il faut l’avoir au préalable introduit dans l’histoire. Pour rappel rapide, afin que cette technique narrative fonctionne bien, il est préférable :

A) Que la préparation soit éloignée du paiement

B) Que le rôle de l’élément soit différent au moment de la présentation et au moment du paiement

C) Que l’élément ne soit pas très important au moment où vous l’introduisez, mais quand même mémorable pour que votre lecteur s’en souvienne quand vous le réutiliserez. (Je sais, ce n’est pas si facile.)

Si vous avez bien travaillé, votre paiement sera une agréable surprise pour le lecteur.
Le fusil de Tchekhov en tant que préparation-paiement est aussi une technique très satisfaisante pour le lecteur qui sent que le récit est structuré et cohérent.

Le problème, c’est que le secret est éventé.
Eh oui, comme je vous le disais Tchekhov a vécu entre 1860 et 1904.
De nos jours, les lecteurs sont de plus en plus perspicaces. Je suis sûr que vous aussi, vous vous êtes déjà demandé : « Tiens, pourquoi l’auteur nous parle de ce détail ? »

Donc il faut montrer le « fusil », mais pas forcément seul. Histoire de noyer le poisson.

Et l’on peut aussi lancer les lecteurs sur une fausse piste, technique dite du « hareng rouge » (poisson / hareng, vous me suivez ? 😉)

 

3) Si le fusil de Tchekhov devient trop prévisible, pensez au hareng rouge

L’origine de ce nom n’est pas certaine.
Un poisson fumé et odorant aurait été utilisé pour éduquer les chiens à suivre une piste ou à les en détourner. Et William Cobbett un homme politique et journaliste britannique aurait repris cette image pour illustrer le procédé de fausse piste narrative.

Comme je l’ai dit, le lecteur de nos jours vous voit venir beaucoup plus facilement qu’avant. Il s’avère donc parfois intéressant de créer une ou plusieurs fausses pistes. Il est alors temps pour vous de jouer au prestidigitateur. Pendant que le lecteur se focalise sur le hareng, il ne voit le fusil que d’un œil et le tour est joué (prestidigitateur / tour joué, vous me suivez toujours ? 😉).

hareng-rouge-narration-prestidigitation

Encore une fois, le hareng rouge peut prendre des formes très variées : un objet, une information, un événement… tout ce sur quoi le lecteur pourrait extrapoler et se tromper.

Dans ce cas, attention quand même à ne pas décevoir le lecteur ou multiplier les fausses pistes.

Dans une enquête policière, l’audition d’un suspect est souvent un hareng rouge, par exemple.

Le hareng rouge, poussé à l’extrême et utilisé avec le foreshadowing, peut déboucher sur un twist (retournement de situation surprise).

Vous pouvez créer une fausse piste que vous nourrissez de petits éléments chapitre après chapitre pour tromper votre lecteur et l’amener à un retournement final qui le conduira à revoir tout le film sous un autre angle.

Voici quelques exemples de films (attention spoiler) dans lesquels ces procédés sont utilisés :
*6e Sens
*Usual Suspect
*La Planète des Singes
Si vous n’avez pas vu ces films, je vous invite à le faire !

*Côté lecteur : Dix Petits Nègres d’Agatha Christie est une bonne illustration.

En connaissez-vous d’autres ?

En conclusion, je dirais que cette règle est encore valable, mais qu’il convient de la remettre dans son contexte et son époque avant d’en tirer des enseignements pour une narratologie plus actuelle.

En tout cas, j’espère qu’à présent vous avez retenu les deux grandes idées de la règle du fusil de Tchekhov, mais aussi ce que signifie un hareng rouge en narratologie et à quoi il peut servir.

À vous de jouer !

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